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Publié
dans le dossier Brésil de la revue Hermès, Paris,
février 2003.
| | Après
les élections brésiliennes Les
élections au Brésil, en octobre 2002, ont complètement changé
les rapports entre les deux meilleurs partis brésiliens, le Parti des travailleurs
(PT), qui a emporté la présidence avec son leader Lula, et le Parti
de la social-démocratie brésilienne (PSDB), qui a quitté
le pouvoir après huit ans. Il faut se rappeler qu’après l’impeachment
de Fernando Collor, en 1992, de nombreux électeurs et même des
membres de ces deux partis ont appelé de leurs vœux une alliance entre
le PT et le PSDB. Pourquoi cela n’a pas marché, cela appartient peut-être
à la petite histoire1,
mais toujours est-il que, depuis 1994, la distance entre les deux partis n’a
fait que s’accroître. Ils
avaient appartenu tous les deux à la frange la plus à gauche de
l’alliance contre la dictature militaire. Mais l’alliance que le PSDB noua en
1994 avec le PFL (Parti du front libéral), qui avait soutenu le régime
d’exception jusqu’au dernier moment, de même que son adoption d’une politique
économique que beaucoup ont considérée comme néolibérale,
ont rendu très difficiles les rapports PSDB-PT. Le pays n’en a pas moins
profité du fait qu’il a eu, ces derniers huit ans, à la tête
des deux champs adversaires, les meilleurs partis de son histoire, les deux
motivés par des idées et des idéaux, plutôt que par
des intérêts de leur clientèle. On
peut dire que la bonne politique de nos jours, celle que le 20e siècle
nous a léguée, tourne autour de quatre idées-maîtresses
– la république, la démocratie, le libéralisme et le socialisme.
Ces idées sont divergentes, voire (pour les deux dernières en liste)
antagoniques – peu importe : aujourd’hui toute bonne politique doit s’inspirer
en quelque mesure de ces quatre idéaux. (D’autre part, la mauvaise politique
de nos jours se concentre sur deux filières, le totalitarisme et le racisme).
Pour
comprendre la démocratie2,
il ne suffit pas d’évoquer l’étymologie du mot grec, l’idée
d’un pouvoir qui appartient au peuple. Il faut également se rappeler qu’en
Grèce aussi bien les défenseurs que les détracteurs de ce
régime le comprenaient comme celui où le pouvoir est aux mains de
hoi polloi, c’est-à-dire, la foule, c’est-à-dire, les pauvres;
c’est pourquoi les ennemis de la démocratie craignaient que les démunis
s’en vaillent pour déposséder les riches. Cette dimension de la
démocratie – son appel au désir de la masse, qui souhaite avoir
davantage de biens – a été ignorée en Occident lors de la
résurrection de ce régime. Quand celle-ci s’est produite, au 18e
siècle, il a été soigneusement amputé de la portée
sociale qu’il avait eue en Grèce ancienne. Mais rappelons la leçon
de Montesquieu, d’après laquelle il ne suffit pas de considérer
chaque régime dans sa structure, dans ses institutions (ce qu’il appelait
sa nature): il faut aussi tenir compte des sentiments, des qualités
affectives qui portent ses sujets à l’accepter (le principe de ce
régime). Si on se demande aujourd’hui ce qui assure le soutien du
peuple, du demos actuel à la démocratie, on dira que c’est
le désir d’avoir et d’être toujours davantage. La démocratie
est le régime du désir – de la citoyenneté en tant que désir.
Par
contre, l’idée romaine de république met l’accent sur la supériorité
du bien commun sur les intérêts – et les désirs – privés.
C’est le régime de la maîtrise de soi par la volonté. Par
là, si toute politique décente de nos jours doit être républicaine
et démocratique, il subsiste une tension entre ses deux identités,
parce que la masse ne lui accorde son soutien que si elle satisfait certains au
moins de ses désirs – mais d’autre part ce régime ne marche que
si l’esprit de la chose publique fait que tous renoncent en quelque mesure à
leurs désirs et à leurs intérêts. On
comprend ainsi certaines difficultés de la politique dans un temps où,
surtout en Occident, la renonciation aux désirs et aux intérêts
paraît quelque chose qu’on ne peut demander aux gens. Pensez aux terroristes
du 11 septembre sacrifiant leurs vies, et comparez cela à la mobilisation
proposée par le président Bush, où, pour la première
fois dans l’histoire en temps de guerre, on ne demandait pas aux citoyens d’épargner
mais de consommer, d’acheter, afin de faire marcher l’économie. C’est le
même esprit qui mène à la fin de la conscription universelle,
remplacée de plus en plus par des armées professionnelles. La consommation,
voire le consumérisme, est la traduction du désir dans le langage
de la société des masses. Je
soutiens que le PT exprime le versant démocratique de la politique brésilienne,
et que le PSDB représente son courant républicain. Leur conflit
réside dans cette différence. L’appel du PT à ses électeurs,
qui vient de lui assurer la condition du parti le mieux voté du Brésil,
se doit à ce qu’il légitime leur désir d’égalité
– ce qui veut dire que l’énorme masse des sans-terre, sans domicile, sans
emploi croit qu’il pourra lui apporter les chances d’avoir davantage de
biens, et d’être plus respectée. Mais le problème du
PT est que dans une société complexe comme la nôtre il n’existe
plus un demos unique, un peuple comme celui d’Athènes, voire celui
dont rêvaient les romantiques et les marxistes – mais une myriade de petits
demoi, que j’appellerai sous-peuples. Chacun de ces groupes – les
sans-terre, les féministes, les gays, les chômeurs, les employés
publics, la communauté universitaire – se mobilise avec une intensité,
voire une organicité, comparable à celles du demos des Anciens,
mais le problème est que tous ne sont que des parts, que des parties, voire
des partis: leur somme ne fera jamais un universel; la politique actuelle n’est
plus hégélienne, elle n’a plus d’universel. Telle
est la critique que le PSDB a adressée, ces dernières années,
au PT – et un peu à tous les autres acteurs de la politique brésilienne :
ils ne seraient pas capables de tenir en compte les droits de la société
en tant que telle. Le soutien du PT aux mouvements sociaux se ferait aux dépens
de la société. (Ces mouvements seraient donc corporatistes,
disaient-ils). Un jour, quand la Cour suprême brésilienne a rendu
un arrêt favorable à des employés de la fonction publique
qui demandaient des arriérés, le président Fernando Henrique
Cardoso aurait dit: "Ils [les juges] ne pensent pas au Brésil".
Cette idée qu’il faut tenir en compte le tout, la res publica, a
été l’un des leitmotivs du discours toucan, c’est-à-dire,
du PSDB. Mais cela a produit deux problèmes. Primo,
le PSDB en est venu à disqualifier systématiquement toute pratique
démocratique effective, c’est-à-dire, celle des mouvements sociaux,
celle des sous-peuples dont je parlais et qui se sont rapprochés de plus
en plus du PT. Le PSDB s’est donc tourné contre les mouvements sociaux
et démocratiques, en les accusant de corporatistes. Il a donc misé
sur la démobilisation, plutôt que sur la mobilisation, des
masses. Secundo:
sans avoir le soutien des mouvements sociaux, le discours républicain du
PSDB n’a pu avoir pour rationalité que celle du capital. Les marchés
en sont devenus le point de repère par excellence du discours officiel,
l’aune à laquelle il mesurait sa politique. Ce n’est qu’à la veille
des élections, quand la défaite s’avérait imminente, que
le président de la République a commencé à critiquer
les marchés, qui seraient devenus irrationnels. De logikon le marché,
cet être antropomorphisé, serait devenu ilogikon, trop nerveux.
Mais le gouvernement continuait à croire qu’il fallait le calmer, à
n’importe quel prix. Ce
que j’appelle point de vue républicain, certains idéologues
toucans ont préféré le comprendre à partir d’un langage
hégélien. La res publica serait donc l’universel, tandis
que les mouvements sociaux seraient astreints à la particularité.
Or, pour employer ces termes, on pourrait dire que les toucans ont fini par appeler
universel ce qui n’était qu’une particularité, celle du capital,
surtout financier – par ailleurs moins légitime politiquement que les mouvements
sociaux. Telle aura été la cause de l’échec toucan. Les thèmes
républicains étaient présents plutôt dans leur discours
que dans leur pratique. Si le PT, en tant qu’opposition mais aussi au niveau des
communes et des quelques Etats qu’il gouvernait, misait sur une réelle
pratique démocratique, celle de la mobilisation des masses, le PSDB, au
gouvernail de l’économie et des Etats les plus puissants, n’a pas racheté
la politique et la société brésiliennes de l’hypothèque
du capital financier. Cette
différence explique l’antagonisme de nos meilleurs partis. Dans les élections
nationales, où le principal enjeu est l’économie, le centre (PSDB)
et la droite (surtout le PFL qui a rompu avec les militaires à la fin de
la dictature, mais également le PPB des dictatoriaux non repentis) se sont
rassemblés dès 1994, contre le PT, autour d’un agenda libéral.
Pourtant, sur le plan des Etats et des communes, où sont en cause des valeurs
et des questions de sociabilité, lors des élections le centre se
rapproche de la gauche (le PT), surtout quand il y a un deuxième tour,
recréant par là le partage des forces politiques qui datait du temps
de la dictature et qui a fini par en avoir raison3. Beaucoup
croyaient que l’idéal serait que la gauche avance peu à peu, qu’elle
élise encore des maires et des gouverneurs d’Etat : elle nouerait
des alliances on the spot avec le centre, elle formerait une génération
de nouveaux administrateurs, et en 2006 ou 2010 elle briguerait la présidence
avec un candidat moins rejeté que Lula. Rien ne s’est passé de tel.
La stratégie Lula s’est avéré payante. Il a été
accepté par l’écrasante majorité des électeurs. Par
contre, aucun Etat important n’a été conquis par la gauche, qui
a même perdu le Rio Grande do Sul, Etat où la capitale Porto Alegre
(qui reste aux mains du PT, les élections municipales ne se produisant
qu’en 2004) est devenue symbole de la lutte contre la mondialisation. De toute
façon, le PT est le parti avec le plus grand groupe à la Chambre
des députés et le seul à être présent dans les
27 Assemblées des Etats.4 Des
pronostics ? Le grand défi du PT sera de totaliser les désirs
des sous-peuples qui composent (ou décomposent ?) une société
complexe. (Ça a été l’incapacité du parti à
concilier les désirs des travailleurs des transports en commun et ceux
de la population qui a mené le PT à perdre la mairie de São
Paulo pour Paulo Maluf, en 1992 : pendant les huit années suivantes
la famille politique du chef de file des dictatoriaux non-repentis a conduit la
plus grande ville brésilienne à une énorme crise). Il devra
ajourner la satisfaction de maints désirs, il devra forger un discours
républicain qui a été jusqu’à maintenant la marque
du PSDB plutôt que la sienne. D’autre
part, la droite nostalgique de la dictature a subi un coup terrible, avec la défaite
de Maluf à São Paulo, sans même arriver au deuxième
tour, qui pour la première fois dans cet Etat a opposé le PSDB,
finalement vainqueur, au PT. Les principaux leaders de la droite, comme lui et
Antonio Carlos Magalhães, de Bahia, ont perdu leur dimension nationale,
étant réduits à un leadership régional. La droite
n’a même pas eu de candidat à la présidence. Aussi bien dans
les élections nationales que dans celles de plusieurs Etats, l’opposition
principale est maintenant entre le PT et le PSDB. Evidemment cela ne fera qu’éloigner
un peu plus nos meilleurs partis, chacun desquels se voit sommé de nouer
des alliances pas toujours admirables – mais d’autre part ce double leadership
sur le discours et la pratique politiques a amélioré et continuera
peut-être à améliorer la qualité de notre politique.
Pour
finir, on peut se rappeler qu’en 2000 plusieurs analystes englobaient le PFL parmi
les partis d’un réel profil idéologique et d’une forte présence
politique. Mais, dans les deux dernières années, une succession
de fautes politiques a mené, d’abord, son cacique Antonio Carlos Magalhães
à perdre son rôle national, ensuite, son gouverneur du Maranhão,
Mme. Roseana Sarney, à rater sa candidature présidentielle. Mais
ces circonstances probablement n’étaient pas la cause, mais le symptôme,
de la perte de base sociale du parti qui réunit les principales oligarchies
régionales. Bref, s’il n’y a pas un désastre économique,
ce qui malheureusement dépend très peu de Lula, car ce qui compte
de ce point de vue est l’influence internationale et la spéculation bancaire,
les années qui viennent peuvent être très riches pour la démocratie
brésilienne. NOTAS 1
On parlait
en 1993 d’une alliance pour 1994 - Lula à la présidence, Mário
Covas (PSDB) gouverneur de São Paulo. Fernando Henrique Cardoso s’est opposé
au sein du PSDB à la candidature de Lula, et José Dirceu, du PT,
à celle de Covas. Mais, à dire vrai, les projets de chaque parti
divergeaient déjà beaucoup, le PSDB désirant moderniser l’économie
dans le sens de la mondialisation.
2
J’ai développé
ces idées dans l’article "Democracia versus república: a questao
do desejo nas lutas sociais", in Bignotto (org.), Pensar a república,
Belo Horizonte: UFMG, 2000, et dans les livres A República (São
Paulo: Publifolha, 2001) et A Democracia (São Paulo: Publifolha,
2001).
3
Les élections
des Etats coïncident avec les fédérales. Elles viennent d’avoir
lieu. Les municipales auront lieu en 2004. Tous les mandats au Brésil,
à l’exception de ceux de sénateur, ont une durée de quatre
ans. Lors du deuxième tour la gauche a l’habitude de soutenir le centre
contre la droite (elle a voté Covas à Sao Paulo contre Maluf, pour
le gouvernement de l’Etat, en 1998), mais le centre ne renvoie toujours pas l’ascenseur:
si en 2000 il a soutenu Marta Suplicy (PT) contre Maluf pour la mairie de S. Paulo,
il avait pourtant voté Pitta (droite) contre Erundina (PT), en 1996.
4
Le plus grand
groupe ne dépasse que 91 députés sur 513.. Les trois groupes
parlementaaires qui suivent sont le PFL (droite, 84), le PMDB (centre, 74 ) et
le PSDB (centre, 71). De toute façon Lula n’aura pas au Congrès
la majorité confortable dont a joui Fernando Henrique.
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